Introduction
Frida Kahlo, figure emblématique de l'art mexicain, a marqué le XXe siècle par son œuvre introspective et engagée. Son exploration de la douleur, de l'identité et du corps féminin résonne encore aujourd'hui. Cet article se propose d'analyser l'œuvre de Frida Kahlo, en particulier sa vision de la maternité, à travers le prisme de son expérience personnelle et du contexte socio-culturel de son époque.
La Vierge de Guadalupe : Un Symbole National et Culturel
Pour comprendre l'art de Frida Kahlo, il est essentiel de se pencher sur l'importance de la Vierge de Guadalupe au Mexique. Ce symbole, profondément ancré dans l'identité nationale, représente l'unité et la fierté mexicaines.
Selon la légende, la Vierge est apparue à l'Indien Juan Diego en 1531, peu après la Conquête espagnole, sur la colline de Tepeyac, un ancien lieu de culte aztèque dédié à la déesse Tonantzin. Elle lui demanda d'ériger une chapelle en son honneur. L'évêque de Mexico, sceptique, exigea un signe miraculeux. La Vierge demanda alors à Juan Diego de cueillir des roses et de les apporter à l'évêque. Lorsque l'Indien ouvrit sa cape, l'image de la Vierge de Guadalupe apparut miraculeusement imprimée sur le tissu.
Ce récit fondateur a profondément marqué l'imaginaire mexicain. La Vierge de Guadalupe est devenue un symbole de réconciliation entre les cultures indigènes et européennes, une figure maternelle pour les Indiens orphelins, et un emblème de la foi catholique au Mexique. Elle est vénérée par les croyants et les athées, présente dans les foyers, les lieux de travail et les espaces publics.
La Vierge de Guadalupe est un élément pacificateur pendant la christianisation des indigènes et la « mexicanisation » de la foi. Elle occupe une place d'honneur dans les chambres à coucher, les syndicats, les tavernes, les lupanars et les camions. À la fin du XXe siècle, c'est vers la Vierge de Guadalupe que convergent l'expérience de la marginalité et celle de la souffrance, dans des milieux où ce qui est mexicain est synonyme de fierté cachée ou d'innocence vulnérable. Présente dans l’enfance de tout Mexicain, elle est le décor des convictions tutélaires, le signe de la normalité dans la pauvreté, le formidable prétexte pour l’exercice de l’intolérance.
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Dans un travail plus ambitieux il faudrait analyser la Guadalupana en tant que mythe à partir du récit. L'image d'une vierge à la peau mate est l'incarnation visuelle du Royaume de la Nouvelle Espagne. La création de ce symbole criollo va de pair avec le processus d’indigénisation de la Guadalupana.
Frida Kahlo : Une Vie Marquée par la Souffrance et la Créativité
Frida Kahlo, née en 1907, a connu une vie marquée par la souffrance physique et émotionnelle. Atteinte de poliomyélite dans son enfance, elle a subi un grave accident de bus à l'âge de 18 ans, qui lui a causé de multiples fractures et des douleurs chroniques. Ces épreuves ont profondément influencé son œuvre, dans laquelle elle explore les thèmes de la douleur, de la mort, de l'identité et de la féminité.
Elle surmonte ses souffrances par la conjonction d’un caractère fort et une insatiable soif de vivre. Elle défend l’émancipation des femmes, « cette masse silencieuse et soumise » dont la place reste marginale dans cette société mexicaine qui demeure très machiste. En 1928, elle décide de rencontrer Diego Rivera, peintre muraliste le plus connu du Mexique. Il peint une fresque pour le ministère de l’éducation publique lorsqu’elle l’apostrophe et le somme de donner son avis sur ses toiles. Il deviendra l’homme de sa vie et la soutiendra de façon indéfectible.
Frida Kahlo passe son temps à peindre et à s’occuper de sa maison. Elle aime les détails, la beauté de l’art populaire et celui de l’art pré-hispanique, si méprisé à cette époque. Elle transforme tous ses objets en œuvres d’art. Artiste dans tous les sens du terme, elle intervient sur tout.
La Maternité Impossible : Un Thème Central dans l'Œuvre de Frida Kahlo
L'incapacité de Frida Kahlo à mener une grossesse à terme est un thème récurrent dans son œuvre. Son bassin, fracturé lors de l'accident de bus, rendait la grossesse dangereuse. Elle a subi plusieurs fausses couches, qui ont été pour elle des expériences traumatisantes.
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En 1930, elle subit sa première fausse couche. Après l'accident, on lui avait dit qu'elle ne pourrait jamais avoir d'enfant à cause de son bassin, fracturé à trois endroits, qui empêcherait une position normale pour l'enfant et un accouchement sans problème.
Dans la nuit du 04 juillet 1932, elle avorte.
Elle n’a jamais osé représenter l’accident directement dans une œuvre, bien qu’il lui ait inspiré quelques dessins et cette peinture intitulée « Le bus », qui montre un groupe de passagers voyageant dans le même moyen de transport. Le tableau dévoile une femme indigène aux pieds nus, un ouvrier, un bourgeois, et une jeune femme qui pourrait bien être elle-même. Un enfant observe par la fenêtre un paysage empreint de sérénité. On distingue un magasin nommé « La Risa » (Le rire).
Ces expériences douloureuses ont trouvé une expression poignante dans ses tableaux. Elle marque cet évènement dans un tableau « Quelques petites coupures » dans lequel des oiseaux noirs et blancs volent au-dessus d’une scène de crime perpétrée par Diego tenant un objet pointu avec lequel il a torturé sa victime. Elle git sur un lit maculé de sang.
« Ma Naissance » : Une Représentation Crue de la Maternité et de la Mort
Le tableau « Ma Naissance », achevé en 1934, est une œuvre emblématique de la vision de Frida Kahlo sur la maternité. Il représente sa mère accouchant d'un enfant mort-né. Le visage de la mère est caché sous un drap, soulignant l'anonymat et la généralité de l'expérience de la maternité. La scène est crue et réaliste, montrant la souffrance et la mort liées à l'accouchement.
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La mort planait sans cesse autour d’elle, et ces relations amoureuses étaient une façon de se raccrocher à la vie. En 1934, elle apprend le décès de sa mère et rentre au Mexique. C’est dans la maison bleue qu’elle achève son tableau « Ma naissance » qui représente sa mère accouchant d’un enfant mort-né.
L'œuvre peut être interprétée comme une critique de la glorification traditionnelle de la maternité. Frida Kahlo montre la réalité de la souffrance et de la perte, brisant le tabou qui entoure ces aspects de la vie des femmes.
Frida Kahlo et la Déconstruction des Rôles de Genre
L'œuvre de Frida Kahlo est également marquée par une déconstruction des rôles de genre traditionnels. Elle arborait à la fois une allure et un comportement très féminins, et parallèlement affichait une attitude plus masculine et virile. Du moins une attitude qui n’était pas associée à l’image que la société traditionnelle mexicaine des années 1930-1940 se faisait des femmes. Après son mariage avec Diego Rivera, elle adopte la robe Tehuana, un symbole important puisqu’elle incarne la femme forte au sein d’une microsociété matriarcale indienne.
Elle parlait et écrivait de manière extrêmement vulgaire, elle buvait et fumait à outrance, elle employait et inventait des jurons, qui, à cette époque, étaient uniquement utilisés par les hommes.
En explorant une autoreprésentation compulsive, Frida Kahlo a testé et transgressé les limites imposées par la société patriarcale du Mexique des années 1930-1950, ainsi que celles imposées par l’école des Beaux-Arts de Mexico, l’histoire de l’art et la religion.
Elle est assise les jambes écartées, défiant le regard du spectateur, une attitude rigide et stoïque inhabituelle pour une femme. Deux vestiges féminins subsistent, la boucle d’oreille et les chaussures noires à talons. Deux symboles confirmant une identité sexuelle trouble.
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